Les traces du Prince des Marées
Par Karine Fougeray, jeudi 27 avril 2006 à 18:57 :: Les histoires de Karine :: #44 :: rss
Je ne sais pas raconter les livres. Je ne sais parler que de ce qu’ils m’inspirent.
Un jour quelqu’un m’a regardée dans les yeux et m’a dit Karine, envoyez moi votre adresse, il faut absolument que vous lisiez un livre. Je me suis exécutée et, trois jours après m’attendait l’original de la photo dans ma boite aux lettres.
Je ne me lance jamais dans un pavé de 1100 pages à la légère. Alors j’ai attendu. Attendu d’avoir du temps libre devant moi, attendu que ce voyage d’où je rentre se profile à l’horizon. D’impatience non contenue, j’ai commencé quelques jours avant mon départ, et puis, je l’ai lu partout, ce poche. Dans les voitures, dans les salles d’embarquement, dans les pirogues, le soir au campement à l’aide d’une lampe torche, sur les berges du Saloum. Partout où je suis passée au Sénégal, la Caroline du Sud était avec moi.
Ce livre est gros, énorme, il pèse lourd au sens propre et au sens figuré.
Il est irracontable parce qu’il délaie dans l’eau salée plus de mille pages d’un désastre familial. Il parle de vies qui n’avancent que dans le déni de leur propre vie, en se cognant partout. Mais surtout il le narre d’une façon éblouissante, limpide, implacable et drôle aussi.
De la lecture de ce livre abîmé, corné, déchiré, j’ai compris que, pour l’auteur Pat Conroy, seuls deux éléments surpuissants ont le pouvoir paradoxal de tuer et de sauver les hommes : la nature, l’amour.
Mais attention.
Quand il parle de nature, il parle de racines qui sont là, scellées en l'homme qu'il est, et qu'il ne pourra jamais rompre ; il parle de ses marées vampirisantes de l’île de Melrose. Son attachement à cette région de Caroline du Sud, à ses marais mouvants qui engloutissent un à un tous ses personnages est si fort, si profond, si violent qu’il dépasse tout ce que j’ai pu lire en la matière. Parce qu’il ne raconte pas LA nature, mais SA nature à lui. Et toute la différence est là. Il y a des gens qui sont nés sur une terre qu’ils porteront toujours en eux et Pat Conroy fait partie de ces gens là.
Et il le dit comme ça : “L’odeur violente de crevettes et de poissons frais, tandis que nous marchions vers le bateau, me donnait l’impression d’être sous l’eau et de respirer les marées salées et immaculées par tous les pores de ma peau. Enfants de pêcheurs, nous n’étions finalement qu’une forme de plus de la vie marine des basses terres.”
Et comme ça : “Que j’attrape un poisson avant le lever du jour et je suis de nouveau en prise sur le bourdonnement vital de la planète”.
Quand il parle d’amour, il parle d’amours maudites, d’amours mal données et pas reçues. Il parle d’amours qui frappent, qui frustrent, qui tuent.
Et il le dit comme ça : “Ce que je sais de l’amour humain, je le tiens d’abord de mes parents ; chez eux, l’amour était privation et dessèchement.”
Ou encore : “J’ai passé une vie entière à observer ma mère. Par certains côtés, elle fut pour moi la mère idéale ; par d’autres, elle fut l’incarnation parfaite de l’apocalypse.”
Et encore ceci : “Ma vie ne commença réellement qu’à dater du jour où je trouvai en moi la force de pardonner à mon père d’avoir fait de mon enfance une longue marche de la terreur. Nous prîmes toujours ses chants d’amour pour des hymnes guerriers.”
Et c’est tout. Je crois qu’il n’y a rien d’autre à ajouter. Tout est dit. Ce livre recèle une telle universalité que le monde entier s’y retrouve.
En refermant Pat Conroy, une phrase de mon recueil de nouvelles m’est revenue en mémoire. C’est la phrase qu’un père fou de mer assène à sa fillette qui n'a que le choix de le suivre, bien qu'elle ne veuille pas aller en mer : “Vivre c’est avoir les traces des autres sur la peau, un jour tu comprendras”.
Mais la fillette ne comprend pas. Et les traces ne s’effaçent jamais.
Alors lisez le Prince des Marées, parce que les traces que ses personnages portent en eux, les traces que ses pages laisseront en vous ne s’effaçeront jamais de votre peau.
Petits post-scriptum :
- l’homme qui m’a regardée dans les yeux pour me demander de lire ce livre est mon “futur-éditeur” de poche. C’est grâce à sa volonté que ce monument a été réédité chez Pocket. Merci à lui que je salue au passage, ainsi que sa moitié de famille bretonne.
- je n’ai pas trouvé de critiques vibrantes sur le net… Si les amies Clarabel, Cuné, Hélène, Tatiana et les autres ont chroniqué ce chef-d’œuvre, qu’elles n’hésitent pas à en parler mieux que moi et qu’elles déposent leurs liens ici. J’en serai ravie.


Commentaires
1. Le jeudi 27 avril 2006 à 21:48, par QUEENKELLY
2. Le vendredi 28 avril 2006 à 08:28, par Cuné
3. Le vendredi 28 avril 2006 à 13:00, par clarabel
4. Le vendredi 28 avril 2006 à 18:52, par stubborn
5. Le vendredi 28 avril 2006 à 22:47, par kiki
6. Le vendredi 28 avril 2006 à 23:22, par Cuné
7. Le vendredi 5 mai 2006 à 16:04, par Sarvane
8. Le samedi 6 mai 2006 à 03:56, par iza
9. Le mercredi 10 mai 2006 à 22:42, par Agapanthe
10. Le vendredi 7 juillet 2006 à 15:27, par emmanuelle
11. Le vendredi 7 juillet 2006 à 15:27, par emmanuelle
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